CV de Mathieu Andro

Ingénieur-manageur dans le numérique et la veille

Souveraineté technologique : choisir nos dépendances plutôt que les subir

J’ai eu récemment le plaisir d’intervenir aux Journées de La Brède, organisées au château de Montesquieu, dans le cadre d’une table ronde consacrée à la souveraineté technologique et à l’intelligence artificielle. La journée réunissait plusieurs intervenants, parmi lesquels Michel Onfray, autour d’une interrogation particulièrement actuelle : qui gouverne réellement lorsque nos infrastructures, nos données et une part croissante de nos capacités cognitives reposent sur des technologies conçues et contrôlées ailleurs ?

Dans un lieu aussi intimement associé à Montesquieu et à sa réflexion sur l’équilibre des pouvoirs, la question prenait évidemment une résonance particulière.

Choisir ses dépendances plutôt que rêver d’autarcie

J’ai défendu une conception pragmatique de la souveraineté. Être souverain ne signifie pas nécessairement tout produire soi-même. Dans une économie mondialisée et technologiquement extrêmement complexe, cette ambition serait probablement illusoire.

L’enjeu consiste davantage à choisir nos dépendances plutôt que les subir.

Cette idée rejoint d’ailleurs un principe profondément stoïcien : distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas, afin de ne pas gaspiller notre énergie à vouloir modifier ce qui est hors de notre portée et de concentrer au contraire nos efforts là où nous pouvons réellement agir.

Appliqué à la technologie, cela implique de choisir nos batailles. Certains retards sont probablement devenus très difficiles à combler. Mais la France et l’Europe disposent encore de cartes importantes à jouer, notamment dans les domaines de l’énergie, du nucléaire, de l’informatique quantique, de la robotique ou encore de la valorisation de leurs données et de leurs connaissances.

La souveraineté ne doit donc pas devenir le prétexte à utiliser des technologies médiocres simplement parce qu’elles sont françaises ou européennes. Si, dans une situation critique, le meilleur outil disponible est américain, mieux vaut sans doute disposer de cet outil que d’une solution nationale inefficace. L’objectif doit être, parallèlement, de conserver ou de reconstruire des capacités là où elles sont stratégiquement déterminantes.

Quand la réglementation protège les acteurs déjà installés

J’ai également évoqué un paradoxe qui me paraît particulièrement important en matière d’innovation.

L’Europe répond très souvent aux bouleversements technologiques par la réglementation. Or une réglementation toujours plus complexe peut produire exactement l’effet inverse de celui recherché.

Les très grandes entreprises disposent des juristes, des spécialistes de la conformité et des moyens financiers nécessaires pour absorber des exigences réglementaires considérables. Une jeune entreprise, elle, ne dispose pas nécessairement de ces ressources.

Une réglementation conçue pour limiter le pouvoir des acteurs dominants peut alors devenir une barrière à l’entrée qui protège les insiders contre les outsiders.

Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à toute règle. Certaines sont indispensables, notamment pour protéger les libertés individuelles, la sécurité ou la concurrence. Mais toute nouvelle réglementation devrait aussi être évaluée au regard d’une question simple : favorise-t-elle réellement l’émergence de nouveaux acteurs ou consolide-t-elle involontairement la position de ceux qui dominent déjà le marché ?

Dans le domaine de l’intelligence artificielle, cette interrogation me semble particulièrement urgente.

La souveraineté comme liberté collective

Au fond, la question technologique renvoie à une question beaucoup plus ancienne : celle de la liberté.

La souveraineté pourrait être définie comme une forme de liberté collective : la capacité d’une communauté politique à effectuer ses propres choix et, lorsque cela devient nécessaire, à dire non.

Une nation ne perd donc pas nécessairement sa souveraineté parce qu’elle utilise une technologie étrangère. Elle commence en revanche à la perdre lorsqu’elle devient incapable de fonctionner sans cette technologie, de changer de fournisseur ou de contester les conditions qui lui sont imposées.

C’est peut-être ainsi qu’il faut prolonger aujourd’hui la réflexion de Montesquieu : il ne suffit plus de penser les rapports entre pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. Il faut aussi réfléchir aux nouveaux pouvoirs détenus par ceux qui contrôlent les infrastructures numériques, les plateformes, les données et désormais les systèmes d’intelligence artificielle.

La question reste finalement très montesquienne : qui contrôle ceux qui détiennent le pouvoir ?

Journées de La Brède : une 7e édition marquée par des débats suivis et appréciés – Mairie de la Brède

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